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Fragments
Le farouche Brutus, grande âme solitaire,
Immole à la vertu sa vie et sa...
                 Et succombe en se reniant.

Aux rayons consolants que l'astre mort lui verse
Avant l'ardeur du jour Paris halète encor
Je veille et je médite et mon rêve se berce
Dans le vide infini criblé d'étoiles d'or.

O silence éternel des gouffres de l'espace,
Il s'éteindra toujours dans l'implacable paix
Le cri que jette au ciel l'humanité qui passe
Mais le mot du Destin n'en tombera jamais.

Et pourtant où chercher? où reposer ma tête?
Quel vin te soulevait tourment de l'au-delà?
Mon cur m'en dirait trop, ma raison est muette.
Rien ! et la formidable énigme est toujours là.

Humanités, nos surs, sur ces lointaines terres
Qui vaguez comme nous au vide illimité,
Vous frappez-vous le front dans les nuits solitaires
Et sur la vieille énigme avez-vous sangloté?

O lointains angelus des soirs, quand les toits fument,
Carillons des grands jours, lumières de Noël.-
Tous ces vieux souvenirs aux curs morts qu'ils parfument
Chantent comme un poignant reproche maternel.

Dans mon âme hier encor s'ouvrait la fleur naïve.
J'avais aux jours de doute un sein où m'épancher
Et la mort me tendait les bras de l'autre rive
Mais l'ouragan brutal est venu tout faucher.

Partez rêves divins, car voici la lumière,
Car je suis assez fort pour marcher ici-bas
Et devant le Destin sans blasphème ou prière
Sur mon sein orgueilleux pour croiser mes deux bras...

Ainsi donc pèlerins des grandes solitudes
Souffletez notre Dieu d'un blasphème impuni,
Priez, le cur mangé de mornes lassitudes,
Hurlez vers la Justice à travers l'infini.

Nul ne vous répondra..; - Nous sommes seuls vous dis-je !
Seuls, perdus sans amour, sans espoir, sans appui,
Dans l'éternel foyer de vie et de vertige
De Celle pour qui c'est à jamais aujourd'hui.

Use-toi les genoux aux dalles des églises,
Refuse les débris de ta débauche aux gueux
Crispant leurs pieds bleuis aux morsures des bises,
Baise l'ulcère impur de ton frère lépreux.

Broyeur de nations tout à travers l'histoire
Lâche-toi sans rien voir ainsi qu'un ouragan,
jette vers Sabaoth tes fanfares de gloire
Puis sous un Panthéon couche-toi saoul de sang !-

Enfant, emplis les bois de frais éclats de rire
s'égrenant dans l'azur comme de gais oiseaux,
Ou, seul vêtu de deuil, pour premier livre à lire
Viens épeler un nom dans l'herbe des tombeaux,

Ecoutant de la nuit tomber les heures lentes,
Au-dessus des rumeurs montant de la cité,
Le cur brisé d'essors, d'angoisses, d'épouvantes,
Grelotte de stupeur devant l'éternité.

Ou devant les fruits d'or et les viandes fumantes,
Vautré dans les coussins aux bras de tes amours
Gorge au vent, robe ouverte, avec art provocantes,
Gaspille follement et tes nuits et tes jours.

Oh ! fils de Prométhée, ô vaillants de la lutte
Apôtres du bonheur ivres d'illusion,
Révoltés que broiera demain l'aveugle brute,
Moi, devant vos assauts je me dis : à quoi bon,

Va, va, lutteur maudit ton Eden n'est qu'un rêve
Tu n'as qu'un jour à vivre, un seul et ton effort
Est tout à disputer pied à pied et sans trêve
Ce lambeau de misère aux griffes de la mort.

Et puis ne sens-tu pas que dans cette âpre fièvre
La moindre goutte d'eau, prix de tant de tourment,
D'une soif plus sublime enflammera la lèvre,
Et dont la fin serait un vaste bâillement?

Va le mal est en toi, tant que l'infini sera là...

Devant ce carnaval insensé de la vie
Le plus fort en ses reins sent fondre l'énergie,
Avant d'avoir vécu prend la vie en dégoût !
Et bientôt sans [...] sent le poison du doute
Qui dans son cur pourri s'infiltre goutte à goutte
Sans but et sans espoir il erre à travers tout.

L'esclave se roidit ! car la mesure est pleine,
Car jamais dans son cur le ferment de la haine
                       N'avait levé plus sourdement.

Le plus fort, dés le jour où le poison du doute
Dans son cur déserté s'infiltre goutte à goutte
Avant d'avoir vécu prend la vie en dégoût.
Tout est pour le néant, à quoi donc sert la vie?
Il sent dans ses vieux reins fondre son énergie
Et sans but, sans espoir, il erre à travers tout.

Jules Laforgue

1ère publication:
Poésies Complètes (Le Livre de Poche) 1970

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