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Litanies de mon triste cur
Mon cur repu de tout est un vieux corbillard
Que traînent au néant des chevaux de brouillard.

Prométhée et vautour, châtiment et blasphème,
Mon cur est un cancer qui se ronge lui-même.

Mon cur est un bourdon qui tinte chaque jour
Le glas d'un dernier rêve en allé sans retour.

Mon cur est un gourmet blasé par l'espérance
Qui trouve tout hélas! plus fade qu'un lait rance.

Mon cur est un noyé vidé d'âme et d'espoirs
Qu'étreint la pieuvre Spleen en ses mille suçoirs.

Mon cur est une horloge oubliée à demeure
Qui bien que je sois mort s'obstine à sonner l'heure.

Mon cur est un ivrogne altéré bien que saoûl
De ce vin noir qu'on nomme universel dégoût,

Mon cur est un terreau tiède, gras, et fétide
Où poussent des fleurs d'or malsaines et splendides!

Mon cur est un cercueil où j'ai couché mes morts...
Taisez-vous, airs jadis chantés, lointains accords!

Mon cur est un tyran morne et puissant d'Asie,
Qui de rêves sanglants en vain se rassasie.

Mon cur est un infâme et louche lupanar
Que hantent nuit et jour d'obscènes cauchemars.

C'est un feu d'artifice enfin qu'avant la fête
Ont à jamais trempé l'averse et la tempête.

Mon cur.... Ah! pourquoi donc ai-je un cur ? Ah! pourquoi
Ma vie et l'Univers ? la Nature et la Loi ?

15 novembre 1880.
Jules Laforgue

1ère publication:
Poésies Complètes (Le Livre de Poche) 1970

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