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Farouches Amours
Ô Vertu, c'est donc vrai? tu n'es qu'un mot, un son ?
Tu n'as ni sanction, ni Témoin? La moisson
De martyrs (fous d'espoirs !) qui chaque jour s'immolent
A tes pieds, les regards tournés vers leur Idole,
Nul n'en jouit là-haut, quelque part, n'importe où ?
Nul ne s'en souviendra? Tout est sourd et noir? Tout?
- Eh bien, Vertu, tant mieux ! Va, nous t'aimons encore,
Nous t'aimons mieux ainsi ! - Tu n'es qu'un mot sonore?
Qu'un mot humain, stupide et sans réalité,
N'est-ce pas? Idéal, tu n'as jamais été
Qu'en nos curs? et, comme eux, chose humaine, éphémère,
Hors de l'humanité tu n'es qu'une chimère ?
Ce n'est que pour un mot qu'en d'atroces combats
Nous sacrifions tout, notre unique ici-bas,
Nos bonheurs, nos instincts, sans but, sans espérance
Et même sans témoin, seuls dans l'azur immense,
Au lieu de vivre bons, souriants à la mort,
Purs de notre mépris, ignorant le Remord,
Les fureurs de l'Ennui, les angoisses du Doute
Et l'ldéal jaloux qui de tout nous dégoûte,
D'aimer comme les fleurs et les bêtes des bois,
Dans la grande innocence et la paix d'autrefois ?
Oppose á nos sanglots ta vaste indifférence ;
Dis-nous que nul ne sait, ne venge ou récompense ;

Que le Beau et le Vrai, le Mal comme le Bien
Font la même poussière et vont au même Rien ;
Va, dis-nous tout cela ! - Nous t'aimerons quand même !
Nous t'aimerons sans fin ! et jamais un blasphème
Ne montera vers toi des charniers, ô Vertu,
Car la Douleur est tout! et nous sommes, vois-tu,
Tes farouches amants, et devant ce carnage,
Et ta Sérénité, fous d'ivresse sauvage,
Ainsi que les fakirs de Djaguernant d'airain,
Nous nous ferons broyer sous ton char souverain !

Seule de tous nos dieux, tu resteras sacrée ;
L'Homme, esclave obstiné des chimères qu'il crée,
Acceptera ton joug invisible et divin !
Ses instincts d'animal l'assailliront en vain,
Il aura peur de voir après la Joie infâme
Le spectre du Remord se lever dans son âme.
En vain tout lui dira que rien n'est éternel,
Que nul ne voit son Cur ni n'entend son appel
L'homme, ô vieil ldéal, Douleur, Amour suprême,
T'aimera jusqu'au bout, sans espoir, pour toi-même,
Préférant au bon-point bourgeois du Paradis
L'immensité muette et les soleils maudits
Et le chaos de Tout, où, sans but, solitaire,
Aura lui cet éclair sublime : notre Terre !
Mais ! Tout pourra flamber magnifique et serein
Et ne pas se douter qu'il fut un drame humain ;
Les soleils dans le calme éternel des espaces
Pourront entrelacer leurs flamboyantes masses
Et féconder l'azur, et n'avoir nul remord !
Tout pourra comme avant vivre et jouir encore,
Jamais l'éternité des astres blonds en fête
N'égalera notre humble et sublime planète,
Sanglot dans la Nuit sourde, atome d'ldéal
Dans le branle sans cur de l'univers brutal.

Jules Laforgue

1ère publication:
Divers de Robert Chauvelot (Nouvelles Editions Debresse) 1971

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