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L'angoisse sincère
Tout est seul? Nul ne songe au sein des nuits profondes?
Seul ! et l'on ne peut pas, à travers l'infini,
Vers l'éternel témoin de l'angoisse des mondes
Hurler l'universel Lamasabacktani!

Ce cri nous foudroierait en montant aux étoiles,
Mais tu nous entendrais, Cur de l'immensité,
Où que tu sois, malgré l'azur dont tu te voiles,
Et tu tressaillirais dans ton éternité !

Car tu es ! Car tu es ! tout nous dit le contraire,
Tout dit que l'homme est seul comme un lutteur maudit,
Mais si tu n'étais pas ! Espace, Temps, Cieux, Terre,
Tout serait le chaos ! - Et cela me suffit.

Tu ne peux pas ne pas être, Témoin des choses!
Oh! Libre ou non, tu es, tu rêves quelque part,
Et ce tout éphémère en ses métamorphoses
Sent palpiter un Cur et veiller un Regard !

Oh non! Depuis les Temps les vastes Solitudes
Pullulent de soleils qui meurent tour à tour,
Et les Humanités sombrent par multitudes,
Et rien ne se souvient! Tout est aveugle et sourd!

Ò frères inconnus! Passé fosse éternelle!
Tant de sanglots perdus vers le Beau, vers le Bien,
Tant d'atomes divins que chaque astre recèle,
Sans orgueil, sans remords! et nul n'en sachant rien!

Oh! la Sainte Justice, - abandon formidable! -
Ne siège qu'en nos curs! Mais qu'il ne soit pas Lui!
L'impassible Témoin, l'Unique, l'lmmuable!
Le Songeur, pour qui c'est à jamais aujourd'hui!

La Terre va pourtant, et toujours se referme
Sur de nouveaux enfants rendus au grand sommeil,
Et toujours, quand du blé sourd en elle le germe,
Ouvre ses vieux sillons aux baisers du Soleil!

Et calme, comme aux temps d'innocente jeunesse
Où l'homme encor, là-haut ne levait pas les yeux,
Chaque soir sur nos fronts se déroule la Messe
Solennelle, la Fête éternelle des Cieux!

Non! qu'il n'y ait Personne et que tout continue!
Stupidement serein! depuis l'Éternité!
Mais Tout n'est plus alors qu'un enfer sans issue!
Pourquoi donc quelque chose a-t-il jamais été ?

Que Tout se sache seul, alors! que Tout se tue!
Qu'un Souffle de Terreur venu du fond des Temps
Balayant les déserts d'azur de l'Étendue
Bouscule devant lui les soleils haletants.

Que tout s'effondre enfin dans la grande débâcle!
Qu'on entende passer le dernier râlement!
Plus d'heures, plus d'écho, ni témoin, ni spectacle,
Et que ce soit la Nuit, irrévocablement!

Car si nul ne voit tout, à quoi bon l'Existence,
Et la Pensée ? l'Amour ? et la Réalité ?
Pourquoi la Vie, et non l'universel Silence
Emplissant à jamais le Vide illimité.

Et rien! ne pas savoir! devant le Temps qui passe!
Et les mondes errants, pour demander le Mot,
En troupeaux affolés exploreraient l'Espace,
Que l'azur toujours bleu resterait sans écho!

Mais non! S'II n'était pas, ce serait trop sublime!
Tout est si calme! Il est, pauvre fou que je suis!
Quelqu'un sait! quelqu'un voit! et du fond de l'abîme
Il doit prendre en pitié l'angoisse de mes nuits.

Nuit du 4 juin.
Jules Laforgue

1ère publication:
Poésies Complètes (Le Livre de Poche) 1970

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